Quand l'empower "ment"...

« Donner un poisson. Apprendre à pêcher…et POUVOIR accéder au plan d’eau ! »

 

Avec mes trois casquettes de proche, de professionnelle et d’experte de vécu vivant avec un trouble psychique, je prends le risque d’écrire « lempowerment en santé mentale à la poubelle ! »

En effet, j’ai posé la question de l’empowerment à une centaine de personnes de tous les horizons et j’ai accueilli cent définitions différentes, les unes plus farfelues que les autres… En résumé : « l’utilisateur de services en SM a des forces et des capacités, il est responsable de son rétablissement et se rétablit par la médication, des formations bien pensées pour lui et surtout par le travail. La collectivité lui rend le pouvoir d’agir, mais rarement les moyens, et si l’usager, acteur de sa propre vie, échoue, c’est de sa faute. »

J’ose dénoncer cette définition très à la mode puisque je porte sur la tête trois casquettes empilées les unes sur les autres et j’affirme que ma vie est belle…

 

Avec des amis pairs-aidants de l’asbl En Route, Sophie Céphale et Vincent de Wouters, et soutenue par les partenaires de l’asbl Norwest, je suis partie une dizaine de jours à Montréal avec mon petit baluchon à la recherche de définitions correctes et de pratiques alternatives soutenant le rétablissement. J’ai eu la chance de participer au colloque de l’AQRP (association québécoise de réhabilitation psychosociale) les 14 et 15 novembre 2017, nous étions plus de 500, sur le thème « Croisement des savoirs et approches novatrices : découvrir, apprendre, s’approprier de nouvelles pratiques en santé mentale ».

 

En marge du colloque, des personnes extraordinaires m’ont ouvert les portes de leurs groupes d’entraide, de leurs instituts, de leurs universités, de leurs communautés, de leurs maisons, de leur coeur… Parmi elles, Yan Le Bossé (Université Laval), Jean-François Pelletier (Université de Montreal), Michel Perreault et Pierre Arcand (Institut Douglas), Diane Harvey (AQRP), Jean-Nicolas Ouellet (La Camée et AGIR), Charles Rice (AGIR et Emilia), Emmanuelle Jouët (EPS Maison Blanche Paris), Myreille Bédart (CÉRRIS) , Luc Vigneault, Philippe Maugiron, Iannis McCluskey, Sandrine Rousseau, Patrick LeCardinal, Hélène Grandbois et bien d’autres belles personnes inspirantes et porteuses d’espoir.

 

Un sacré réseau donc, sans frontières, avec en commun une approche centrée sur le développement du pouvoir dagir des personnes et des collectivités (DPA-PC) ! Yann Le Bossé, chercheur et professeur, rappelle qu’il est fondamental de soutenir sans prescrire (et non de prescrire sans soutenir) et qu’il est souhaitable de changer notre regard sur les personnes qui tentent de s’affranchir d’une situation incapacitante. « Donner un poisson. Apprendre à pêcher…et POUVOIR accéder au plan d’eau ! » En effet, il est souvent nécessaire de commencer par donner un poisson pour permettre à la personne accompagnée de reprendre ses forces. Ensuite, il devient envisageable de lui apprendre à pêcher dans la mesure où cela correspond à un de ses objectifs. Par ailleurs, il ne sert à rien d’apprendre à pêcher si cette personne n’a pas accès au plan d’eau, si la rivière est polluée par exemple. Il n’y a donc pas à choisir entre assistance (geste de solidarité pour le bien de tous) et autonomie (valorisation de l’effort personnel), mais plutôt à appréhender la situation de manière globale en tenant compte des caractéristiques personnelles et des ressources disponibles et de ce qui pourrait faire obstacle à l’affranchissement de la personne en souffrance psychique. J’ai ainsi le pouvoir d’agir si j’ai la possibilité d’orienter les événements dans la direction de ce qui est important pour moi, mes proches ou la collectivité à laquelle je m’identifie. Dans l’éventualité où je n’ai pas entière maîtrise, les moyens d’agir, je ne peux assumer la responsabilité d’un changement et je me trouve alors dans une situation d’aliénation. Bien sûr la tentation est grande de normaliser un protocole d’intervention parce qu’il est pertinent pour quelques usagers et cette conception « techniciste" de l’accompagnement très en vogue aujourd’hui constitue un réel danger. Le praticien social n’est ni policier, ni sauveur, ni militant mais au contraire un passeur qui facilite le passage à l’action, qui restaure le mouvement en agissant sur les obstacles et en soutenant les personnes avec des fragilités psychiques pour que celles-ci s’affranchissent à leur rythme. Tout comme on ne fait pas pousser une fleur en tirant sur sa tige, on ne peut développer le pouvoir d’agir de l’autre, mais seulement créer les conditions de son émergence.

 

Ainsi pour mieux soutenir avec lapproche centrée sur le DPA-PC, il est opportun de se poser les questions suivantes :

1)    « Qui veut changer quoi, pour quoi et pour qui ? (souvent ceux qui veulent le changement ne sont pas ceux qui devront le réaliser);

2)    « qu’en pensent les personnes concernées ? (quelles sont leurs aspirations ?); 

3)    « Qu’est-ce qui peut être tenté ici et maintenant ? (tout bouge tout le temps et chaque intervention est unique);

4)    « Qu’est-ce qui a été tenté et quels enseignements en tirer ? »

 

Il s’agit donc de soutenir la réflexion sur laction et d’espacer ensuite progressivement les moments d’accompagnement jusqu’à ce qu’ils ne soient plus nécessaires. Cette démarche daction est conscientisante puisqu’en prenant appui sur l’expérience des personnes concernées, les praticiens centrés sur le DPA-PC font émerger un savoir qui ne demandait qu’à être actualisé et formalisé (les gens souvent ne savent pas qu’ils savent…).

 

Comme Luc Vigneault, pair aidant québecois, je crois sans réserve au potentiel des gens.

 

Pendant de nombreuses années, en qualité de psychologue sociale et du travail, j’ai accompagné des collègues, proches, amis, dans le développement de leurs compétences. J’ai toujours encouragé la pédagogie active, c’est-a-dire « apprendre en faisant », dans des situations tirées de la réalité tout en puisant dans les expériences de chacun et en invitant à la co-construction des connaissances et des savoir-faire (organisation apprenante).

 

Ensuite, touchée par le trouble bipolaire et longuement hospitalisée en psychiatrie suite à un épisode psychotique grave, j’ai décidé de prendre ma vie en main, de me rétablir et de dépasser des obstacles tels que la stigmatisation et la honte pour explorer des stratégies enseignées mais surtout partagées, que cela soit avec mes référents professionnels, avec mes proches ou avec mes pairs. C’est essentiellement au sein du Funambule que j’ai pris conscience du pouvoir d’agir par « l’apprentissage expérientiel » en participant à des groupes de parole et ensuite en facilitant l’entraide entre les personnes directement concernées par le même trouble psychique que le mien et/ou leurs proches. C’est ainsi que j’ai personnellement reçu non seulement l’espoir d’une vie meilleure, mais aussi des outils précieux de mes pairs, eux aussi en chemin de rétablissement. J’ai expérimenté, j’ai tiré des leçons, j’ai repris confiance en moi, en mes forces et mes limites et je peux aujourd’hui dire non, comme par exemple jeter le terme « empowerment » à la poubelle puisque trop souvent aliénant …

 

La rencontre avec Charles Rice et Emmanuelle Jouët qui m’ont présenté le programme EMILIA n’a fait que renforcer ce sentiment qu’il est possible de se rétablir d’un trouble psychique chronique.  Oui, il est possible de vivre une belle vie qui fait sens, de concrétiser des aspirations, de retrouver une place gratifiante dans la société, et ce en dépit des symptômes avec lesquels nous apprenons à vivre. Etonnamment je n’avais jamais entendu parler de la pédagogie active au service du rétablissement et du développement du pouvoir d’agir EMILIA qui a fait le tour d’Europe pour être maintenant implémentée au Québec également…

 

Selon le britannique Peter Ryan, instigateur principal d’EMILIA, les quatre concepts-clés étroitement liés que sont le rétablissement, le développement du pouvoir d’agir, l’inclusion sociale et l’apprentissage tout au long de la vie ouvrent de nouvelles perspectives dans l’intervention psychosociale et communautaire en santé mentale. En effet, ces 4 concepts contribuent à un nouveau paradigme qui situe l’utilisateur de service comme étant moteur de sa propre vie au sein d’une collectivité dans laquelle il est citoyen à part entière et où les services de santé mentale sont configurés de façon à soutenir son processus de rétablissement plutôt que de perpétuer son rôle traditionnel de client ou de patient…

 

EMILIA consiste donc à sortir l’apprentissage des bancs d’école, et à l’insérer dans le quotidien, là où les gens vivent et respirent. Ce programme comprend 12 modules couvrant des thèmes aussi variés que le rétablissement, la participation citoyenne et la mobilisation sociale, le développement du pouvoir d’agir, la stigmatisation, le réseau de soutien, le double diagnostic, l’approche axée sur les forces, l’intégration au travail, etc. Des manuels à l’attention des animateurs définissent le cadre pédagogique pour chacun des modules. On recommande des groupes de maximum dix participants, animés par deux personnes, dont au moins une possédant une expertise expérientielle du fait qu’elle vit ou qu’elle a vécu une problématique de santé mentale. La durée des formations peut varier d’un module à l’autre, mais de façon générale elle compte 15 heures réparties en 5 blocs de 3 heures. Les manuels qui accompagnent chacun de ces modules proposent une pédagogie par l’expérience et comptent en moyenne une quinzaine d’exercices ou de mises en situation. Le contenu théorique ne compte que pour 20% des modules. Le reste est constitué d’exercices, de discussions et d’échanges en groupe, ce qui en fait des outils d’animation dynamiques et interactifs qui s’insèrent parfaitement à la vie associative et au cadre informel des milieux communautaires… Bien sûr les différents modules d’EMILIA ne doivent pas devenir de simples livres de recettes, c’est pourquoi une grande importance doit être accordée au soutien et à la formation des animateurs qui auront à les dispenser. Cela implique chez les intervenants un changement de posture par rapport à l’intervention traditionnelle qui les amène à devenir davantage des facilitateurs et des accompagnateurs dans le cheminement des personnes.

 

Avec ma casquette de chercheuse et de praticienne en psycho-sociologie des organisations, je me suis beaucoup intéressée aux conditions de travail. La technocratie et le taylorisme ont dénaturé le travail et les métiers ne sont plus valorisés ou si peu. Il y a une perte de sens et cette course à la performance cause bien des burn-out, aussi parmi les professionnels de la santé mentale, ceux-là mêmes qui sont à mes yeux le dernier rempart d’une société de plus en plus en souffrance psychique, en burn-out justement…

 

A Montréal, j’ai pris conscience que le néo-libéralisme avait imposé un modèle de soins similaire à notre modèle 107… Là aussi, les financiers contrôlent les soins et parlent d’empowerment… les êtres humains sont devenus des statistiques et la détresse des intervenants sociaux est perceptible. La mise en oeuvre d’un tel modèle au Canada a des conséquences humaines dramatiques et pour une raison qui m’échappe, nos politiciens persévèrent et signent pour l’instauration en Belgique d’un tel modèle non concerté avec tous les acteurs concernés.

 

Les pouvoirs publics, dans leur privatisation et leurs réformes successives, n’assurent plus les services promis à la collectivité. Heureusement le secteur associatif et communautaire avec ses valeurs d’entraide, de solidarité, d’engagement et de respect mutuel, contribue déjà à une transition inévitable avec des pratiques innovantes et alternatives où le citoyen retrouve ses droits et ses obligations, tout en contribuant utilement là où il s’identifie.

 

J’ai eu la chance de visiter l’exposition dédiée à Léonard Cohen au Mac de Montreal, ville qui fête cette année ses 375 ans d’existence et je reviens avec une citation de cet artiste d’exception :

« il y a une brèche en toute chose, c’est ainsi qu’entre la lumière » .

 

Tous ensemble nous pouvons développer notre pouvoir d’agir,

Tous ensemble nous pouvons apprendre à apprendre,

Tous ensemble nous pouvons déplacer des montagnes et coopérer.

Tous ensemble nous pouvons nous rétablir.

Tous ensemble nous pouvons vivre.

 

Nous le pouvons parce que nous en avons les moyens et l’envie.

 

Agnès Simon

Pèlerin en chemin de rétablissement.